Les mondes parallèles de Caroline Coutau

Elue présidente de l'ASDEL lors de la dernière assemblée générale, Caroline Coutau dirige les éditions Zoé depuis 2010. Elle prendra ses fonctions dès le 1er janvier 2019. Chloé Falcy nous en dresse le portrait.

«Pendant longtemps, la littérature romande était pour moi terra incognita. Une fois que je l’ai découverte, j’ai été émerveillée par cette littérature puissante, courageuse, d’une force inouïe pour un si petit pays.»
C’est en ces termes que Caroline Coutau parle de la scène littéraire romande, dans son tout nouveau bureau au 46 chemin de la Mousse, à Thônex. Début juin, l’équipe des Éditions Zoé a emménagé dans ces locaux, plus spacieux et mieux adaptés au travail qu’elle poursuit.

Non loin, une partie importante du stock repose dans une halle qui jouxte les bureaux: des centaines de titres alignés sur des étagères, qui témoignent des quarante-trois ans d’existence de la maison. Aujourd’hui, le catalogue compte plus de 900 titres, dont ceux d’écrivains suisses de référence, tels que Robert Walser, Nicolas Bouvier, Blaise Cendrars ou C.F. Ramuz. Preuve s’il en fallait du rôle essentiel de cette maison d’édition, dont Caroline Coutau a repris la direction en 2011. Élue en juin 2018, elle sera aussi présidente de l’Asdel, l’association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires, tâche qui prendra effet le 1erjanvier 2019.

D’autres mondes

Comment devient-on directrice d’une des maisons d’édition les plus connues de Suisse romande? En dialoguant avec Caroline Coutau, la réponse est évidente: il faut aimer les livres, tout simplement. Comme chez de nombreux professionnels du milieu, la passion de la lecture a commencé dès l’enfance.
«Pendant les vacances, j’adorais lorsqu’il faisait mauvais temps, car cela signifiait que je pouvais passer ma journée à lire. J’entends encore ma mère m’appeler quatre fois pour que je vienne manger, et moi qui lui crie: ‘juste une minute, je finis mon chapitre!’», se souvient-elle en riant. Outre le divertissement que lui procurent ces évasions, la petite fille ressent peut-être déjà le pouvoir des mots.
«La littérature est un deuxième monde parallèle, tout aussi important, qui donne des clés pour comprendre le premier».

Des Tintinaux Six compagnons, les lectures se complexifient lorsqu’elle décide de suivre un cursus en français et en linguistique à l’Université de Genève. Peu après, un poste d’assistanat lui donne à découvrir le monde académique, qu’elle délaisse bien vite, par envie de s’atteler à «quelque chose de plus concret». Elle devient critique culturelle pour le Journal de Genève, où elle se spécialise dans le milieu de la danse contemporaine.

Celle qui a dévoré de multiples vies de papier part à la découverte d’autres pays: New York, Madrid, autant d’«expériences fortes» qui lui permettent d’apprendre de nouvelles langues. À chaque fois, elle lit la littérature locale, aiguise sa vision du monde. De retour en Suisse, elle devient déléguée culturelle à la ville de Lancy, à temps partiel pour élever ses deux enfants. Quatre années plus tard, la famille déménage à Jérusalem, durant la période de la deuxième Intifada, pendant que son mari exerce comme correspondant étranger pour Le Temps. «Ce qui se passait là-bas était tellement impressionnant que j’ai aussi demandé une carte de presse», témoigne-t-elle. Pendant deux ans, elle prend des cours d’hébreu et d’arabe, va à la rencontre des populations locales, écrit des articles qui traitent plus de questions de société que politiques.

«Un métier d’acrobate»

C’est en 2003 que Caroline Coutau entre dans l’univers de l’édition, par un travail de chargée de relations presse et directrice d’une collection sur le Proche-Orient au sein de la maison d’édition Labor & Fides. Même si elle ne traite pas encore de littérature, cette expérience lui permet d’apprendre le métier. «Entre les sciences humaines et la littérature, les mécanismes sont les mêmes. Mais la promotion et le travail sur le texte sont très différents». S’ensuit neuf mois aux Éditions Noir sur Blanc, à Lausanne, avant que Marlyse Pietri ne l’approche pour lui proposer un poste aux Éditions Zoé.

Ce sera pour elle le déclic, le coup de foudre avec une littérature romande qu’elle ne connaît pas encore. En quelques mois, Caroline Coutau se forme de manière accélérée, en lisant tous les livres qui lui tombent sous la main. «Avant d’entrer chez Zoé, je ne connaissais que La grande peur dans la montagnede Ramuz, et quelques titres de Bouvier. Je suis tombée amoureuse de la vivacité des écrivains d’ici, affranchis de ce qu’on pourrait attendre d’eux. Ils font leur chemin, de façon libre et puissante.»

Toutefois, au-delà de son amour pour les livres et leurs auteurs, Caroline Coutau ne cache pas les difficultés inhérentes au domaine de l’édition. Si la directrice reconnaît l’importance de la vente, elle revendique ses choix éditoriaux, qui reposent toujours sur des coups de cœur. «Je ne fais jamais un livre par profit, mais parce que je peux le défendre. Sinon, je n’aurais pas de passion à mettre dans le travail éditorial.»

Entre diffusion et édition

Ce travail sur le texte, Caroline Coutau le fait toujours. Polyvalente, elle jongle habilement entre diffusion et édition, comme le reste de son équipe. «Nous sommes une petite structure, tout le monde fait un peu de tout.» Avec vingt-cinq parutions par année, elle ne souhaite pas publier plus, de peur de ne plus pouvoir apporter autant de soin aux textes. Responsable de tous les livres du domaine français, elle rencontre les auteurs, leur fait des suggestions de retouche, relit quatre à six versions du même manuscrit. Selon ses propres mots, «l’éditeur, c’est celui qui cadre, qui aide l’auteur à accoucher de son texte, puis à couper le cordon ombilical, c’est le porte-parole des lecteurs auprès de l’auteur, puis de l’auteur auprès des lecteurs.»

Et pour cause, lorsqu’elle choisit un texte, elle a une foi entière en son potentiel. En témoigne la façon dont elle parle d’Aude Seigne, de Bruno Pellegrino, d’Elisa Shua Dusapin ou de Daniel Vuataz, autant d’auteurs qui feront la rentrée littéraire de Zoé. «J’ai la chance d’accompagner une génération d’écrivains très jeunes, prolixes et généreux, dit-elle dans un grand sourire. Ils sont héritiers d’une mondialisation heureuse, où internet donne accès à tout, où on peut prendre l’avion pour 20 francs. Leur rapport au monde a changé, et ils le questionnent de manière magnifique.»

Cet amour pour les plumes qu’elle publie la pousse à les représenter hors des frontières helvétiques. Encore un grand écart, une preuve de cet art de l’équilibrisme qu’elle manie avec brio. Depuis plusieurs années, elle accroît ses efforts pour augmenter leur visibilité sur l’entier du territoire francophone. Un travail énorme, qui l’amène à effectuer elle-même du porte-à-porte, en rencontrant les libraires et les journalistes, afin de tisser des liens.

C’est aussi ce que cette porte-parole de la littérature romande souhaite amener à l’Asdel: contribuer à la richesse culturelle de la région et continuer l’effort sur la France, afin d’apporter une stimulation bénéfique à l’édition romande. En dépit des défis auxquels fait face le domaine, elle se dit confiante en l’avenir. Quand elle évoque l’activité de la lecture, la passion anime ses traits.

«La littérature fait appel à une voix intérieure très forte. Aucune technologie ne pourra s’y substituer: elle ne pourra que la renforcer, car il s’agit de la discipline la plus intime pour comprendre la place que vous avez dans le monde.» Naviguant entre le réel et l’imaginaire, Caroline Coutau n’a pas fini de faire vivre ces mondes parallèles.